Nicéphore Niépce en héritage

17 10 2015 ... 17 01 2016

250 ans après sa naissance, et près de deux siècles après les premières expérimentations qui conduisirent à l’invention de la photographie, que reste-t-il du personnage de Nicéphore Niépce ? Son geste fondateur continue de fasciner et d’inspirer les artistes actuels.

On sait que l’homme était talentueux, doté d’une intelligence activée de curiosité. La vie de chercheur et d’inventeur de Nicéphore Niépce offre en effet un exemple saisissant d’opiniâtreté et de ferveur. Tenace, il aborde l’expérimentation en naïf, empiriquement. Pour lui, la photographie, l’image mécanique, est un nouveau continent : « Je suis comme Colomb lorsqu’il pressentait (sic) la découverte tardive, mais certaine d’un nouveau monde… Nous avançons la sonde à la main, sur notre nacelle aventureuse ; et bientôt l’équipage s’écriera avec transport… terre ! terre ![1]   »
[Lettre de Nicéphore Niépce à Alexandre du Bard de Curley, « Au Gras, le 24 mai », BnF, fonds Janine Niépce.]

 La terre est atteinte dès 1824 avec la mise au point de l’héliographie. Enfin, l’action de la lumière sur une surface sensibilisée permet de reproduire et fixer spontanément une image captée dans une chambre noire. Le Point de vue du Gras , réalisé par Niépce vers 1826 – et considéré comme la plus ancienne photographie actuellement conservée[2]  - consiste en une plaque d’étain sur laquelle Niépce a réussi à « enregistrer » le paysage vu depuis sa fenêtre à Saint-Loup-de-Varennes, aux environs de Chalon-sur-Saône.
[Coll. Harry Ransom Center, The University of Texas, Austin.]

 L’objet légué par Nicéphore Niépce, sans antécédents, fait de nous le peuple de l’image, habitants d’un nouveau continent observé par lui seul. Mais dans les contrées incertaines de la culture contemporaine, l’intervention de Niépce a pris une telle importance qu’elle est la définition même de la modernité. On n’en mesure pas encore les effets, mieux même, les conséquences étranges. Cette fenêtre ouverte est en fait la boîte de Pandore, que ne cessent d’explorer les héritiers du génial inventeur.

C’est à ces derniers qu’est consacrée cette exposition. De Paolo Gioli à Daido Moriyama, elle montre comment la création contemporaine s’est emparée à la fois du personnage auquel elle rend hommage, mais aussi du résultat de ses expérimentations qu’elle n’hésite pas à réinterpréter.

La dévotion de Daido Moriyama  pour Niépce l’a ainsi conduit à un véritable pèlerinage sur les traces de l’inventeur, de Saint-Loup à Austin au Texas. « Dès que je me suis retrouvé face à ce paysage [Saint-Loup-de-Varennes], les images d’ombre et de lumière de la photographie iconique de Niépce ont commencé à se substituer au paysage réel devant mes yeux et, soudain, j’ai eu la sensation de voir à travers les yeux de Niépce. »  Une reproduction du Point de vue du Gras  est accrochée au dessus du lit dans la chambre à coucher spartiate du photographe « pour ne pas oublier les origines et l’essence de la photographie. »

  Cette image tant de fois - mal – reproduite, habite l’inconscient de chacun. Elle transparait dans une photographie de Bernard Plossu  prise au hasard d’un voyage au Portugal, depuis la fenêtre du train où celui-ci a pris place.

C’est encore ce même Point de vue  qui inspire à Andreas Müller-Pohle  ses Digital Scores (after Nicéphore Niépce) . Numérisé, Le Point de vue du Gras  renaît sous sa forme codée, une suite de signes alphanumériques. Tandis que Raphaël Dallaporta  se sert du code secret et chiffré employé par Niépce et Daguerre dans leurs correspondances dès 1830. Travaillant à partir de fichiers numériques d’héliographies de Niépce, il applique ce cryptage aux codes sources de ses fichiers, endommageant les images.

L’outil informatique omniprésent désormais permet de réinterpréter l’œuvre de Niépce de la façon la plus mathématique à la plus loufoque. Joan Fontcuberta  recompose le Point de vue du Gras  sous forme de photomosaïque. Olivier Culmann  transforme le portrait posthume de Niépce, peint par Léonard François Berger[1] , en portrait de studio indien[2] , abusant de la retouche numérique.
[Peint en 1854, plus de vingt ans après la mort de son modèle, ce tableau est conservé au musée Nicéphore Niépce.]
[En référence à sa série The Others , réalisée en Inde, qui fait l’objet d’une exposition au même moment au musée Nicéphore Niépce.]

L’hommage de Patrick Bailly-Maître-Grand  tient quant à lui dans sa redéfinition constante des fondements de l’image mécanique qu’il adosse à l’histoire scientifique de la photographie. Son crédo est de découvrir et expérimenter les techniques anciennes. Avec les Gouttes de Niépce , il réalise des prises de vue de paysages à travers des gouttes de gélatine faisant office de lentille, qu’il superpose avec l’image des mêmes paysages floutées. « Il faut percevoir en ce bricolage laborieux une quête nostalgique des années primitives de la photographie quant tout était à découvrir avec une boîte, un bout de verre, de la chimie et du hasard. »

Cette manipulation du medium photographique est au centre du travail opéré par Paolo Gioli  en hommage à Niépce. A la fin des années 1970, il s’empare du polaroid, expérimente ses potentialités à la manière d’un découvreur du passé, réinterprétant les images iconiques de Niépce à travers des matières nouvelles.
 Cette pluralité de regards portés par des photographes aux origines et parcours singuliers, démontre la richesse de l’héritage laissé par Nicéphore Niépce.

 Artistes exposés :

Patrick Bailly-Maître-Grand (France, 1945)
Lars Kiel Bertelsen (Denmark)
Alexandra Catière (Belarus, 1978)
Olivier Culmann (France, 1970)
Raphaël Dallaporta (France, 1980)
Joan Fontcuberta (Spain, 1955)
Ralph Gibson (United States, 1939)
Paolo Gioli (Italy, 1942)
JH Engström (Sweden, 1969)
Daido Moriyama (Japan, 1938)
Andreas Müller-Pohle (Germany, 1951)
Bernard Plossu (France, 1945)
Emmanuelle Schmitt-Richard (France, 1968)

Exposition réalisée grâce au soutien du Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Bourgogne et de la Société des Amis du Musée Nicéphore Niépce,
et avec la participation du Centre Georges Pompidou - Musée national d’art moderne, du FRAC Champagne-Ardenne et de la galerie Jean-Kenta Gauthier.

En marge de l’exposition :
12 photographes rendent hommage à Nicéphore Niépce, dans une lettre, accompagnée d’un cliché qui fut leur « première photographie » ou celle qui les a fait devenir "photographe".
Ces témoignages sont réunis dans le livre :
« Cher Nicéphore… »
Editions Bernard Chauveau
Textes de Sylvie Andreu, François Cheval, et des photographes : Jean-Christophe Ballot, John Batho, Elina Brotherus, Raphaël Dallaporta, Valérie Jouve, J.R., Mathieu Pernot, Bernard Plossu, Reza, Patrick Tosani et Sabine Weiss.
48 pages
ISBN : 978 2363061515
20 €
(à paraître / octobre 2015)