Alexandra Catiere,
Behind the Glass
15.06 ... 22.09.2019

 

Vernissage vendredi 14 juin à 19h
Visite de l'exposition avec la photographe samedi 15 juin à 15h

Nourrie de la pratique photographique argentique, Alexandra Catiere crée des images dans une combinaison d’actions, de la prise de vue au laboratoire. De situations du quotidien, elle donne naissance à des images distanciées, poétiques et atemporelles dépassant leur sujet. Elle suggère la fugacité et la fragilité de l’existence, l’intériorité des êtres.
Photographe d’origine biélorusse, Alexandra Catiere a successivement vécu et travaillé entre la Russie, les États-Unis et la France. Au delà des cultures, son itinérance l’a conduit à interroger le vécu de l’humain sur terre et l’impermanence de toute chose.

Alexandra Catiere pratique la photographie comme un processus, une lente maturation amenant l’émergence d’images. Cette élaboration se concrétise dans l’abandon de la mentalisation et un état de présence à ce qui est. Principalement argentique, sa technique photographique nécessite la latence, la révélation et l’expérimentation dans le laboratoire. C’est dans la chambre obscure que se manifestent les images, dans la continuité de la prise de vue. Dans cette pièce privée de repères, le temps s’appréhende autrement : sans lumière du jour, le temps de la photographie prend le pas sur le temps de l’homme. La perception de l’espace devient fonctionnelle, plus tactile que visuelle. Le repli du monde et la solitude amènent dans l’intériorité à tester, manipuler, combiner… La photographie devient matière, substance, invitant à la perception du subtil.

Se remémorant les conditions de sa résidence au musée Nicéphore Niépce en 2011, Alexandra Catiere a souhaité entamer pour cette exposition une nouvelle réflexion sur le tirage numérique de photographies réalisées et développées en argentique. Si elle conjugue pour certaines oeuvres les procédés, la manière reste inchangée. Le geste est certes mécanique, mais la maîtrise technique est transposée dans ce nouvel outil permettant de développer les possibles, changer de format, voir plus grand. N’étant plus conditionnée par les papiers disponibles ou l’agrandisseur, la taille des tirages réalisés  initie d’autres rapports d’échelle.

La photographe réalise la série Behind the Glass en 2005-2006 à Minsk et Moscou. Après un long séjour aux États-Unis, elle revient dans son pays d’origine, avide de développer un travail longuement mûri. Mais rien n’y fait, la réalité n’est pas conforme à ce qu’elle en espérait. Débarrassée des projets envisagés, Alexandra Catiere ouvre alors les yeux sur ce qui l’entoure, réceptive. Installée dans un arrêt de bus, elle observe les passagers du véhicule. Comme elle, ils sont en transit : entre deux lieux, dans un pays alors en pleine mutation et à l’avenir incertain. Armée d’un appareil 24 x 36, elle déclenche des prises de vue, dans un vis-à-vis de part et d’autre d’une vitre lavée par la pluie. Dans cette situation anodine et quotidienne, Alexandra Catiere saisit un temps entre parenthèses. La fatigue ou la mélancolie s’extériorisent. Parfois, les yeux vagabonds s’arrêtent sur la photographe. Nul besoin de paraître ou de prendre part à un jeu social dans ce moment si fugace. Les regards sont directs et semblent nous dépasser, nous traverser. Le temps et la géographie ne sont plus. Cette interpellation sans fard, empreinte d’une vérité intérieure, semble éternelle. La photographie capte de manière égale les matières déposées sur la vitre : coulures, projections, gouttelettes… Le rendu quasi pictural de la scène en noir et blanc, ajoute une distanciation et manifeste la séparation du photographe et du photographié. Si ces visages nous happent tant, peut-être est-ce dû à la présence des passagers à eux-mêmes plutôt qu’à l’extérieur, protégés du monde par la vitre… un moment dénué du souci d’être vu dans une société où le visage est devenu omniprésent : imagerie publicitaire ou médiatique, marchandise.

Cette méditation sur notre intériorité se retrouve également dans Margaret . Dans un effet miroir, nous faisons face au portrait d’une femme en cadrage serré réalisé en contre-jour, dont seule la chevelure est révélée par la lumière. La part d’ombre emplit le visage, telle une invitation à considérer un monde inexprimé, un intime à explorer et à vivre, sans échappatoire.

Les photographies d’Alexandra Catiere sont silencieuses et atemporelles. En captant la fugacité d’un instant, elle le fige dans une éternité imagée. Elle matérialise un moment de bascule après lequel tout est possible. Dans Ville la nuit , seules quelques lumières de la ville à l’horizon trouent l’obscurité. Le noir y est dense, quasi omniprésent. Le calme immobile sera bientôt métamorphosé aux lueurs de l’aube. La nuit appelle le jour. Le noir s’oppose au blanc, plus qu’ils ne se conjuguent. Alexandra Catiere joue de ces valeurs photographiques avec intensité. La réalité n’est plus (elle n’a d’ailleurs été qu’un instant) ou plutôt elle n’est plus figurée de manière réaliste. L’ombre et la lumière tiennent une place grandissante.

La nature est présente avec force. La photographe se focalise sur des détails (Herbes ), des effets photographiques de matière et de lumière (La mer, La rivière ), élimine la ligne d’horizon de la représentation, joue des formats, laissant le spectateur sans repères spatiaux. Les images créent leur propre équilibre dans ces morceaux de nature. Le réalisme s’efface au profit de sensations et d’émotions, donnant accès à une perception de l’invisible.

Elle déploie cette idée dans les photogrammes jusqu’à une quasi abstraction. Des éléments naturels posés sur le papier photosensible prennent une nouvelle vie sous l’action de la lumière. Empreintes, traces et matières se combinent dans des effets physiques et chimiques, imageant des émotions, attisant nos sens, convoquant l’introspection et la profondeur de la conscience.

Car tel est l’enjeu qui guide Alexandra Catiere dans son travail. Déployant les possibilités du médium, elle crée des images vivantes, au-delà de la seule transcription du sujet. Les scènes représentées sont dépassées, invitant le spectateur à toucher du regard une fragilité de l’existence, une impermanence, un invisible, une émotion spirituelle ancrée dans le présent. Les différentes séries de l’artiste sont délibérément mêlées et associées, dans une cohérence globale menée par la question transcendante de notre passage sur terre. Alexandra Catiere observe la vie comme un ciel étoilé : consciente d’admirer des astres dont l’explosion lumineuse manifeste une présence et signifie la finitude. « The constellation of these photographs creates a new portrait of life as it travels across our path. Where do we go and what do we leave behind us? » — Alexandra Catiere

Caroline Lossent

Si la photographie de notre temps est faite de couleurs éclatantes, de grands formats et de diffusion en masse, que les magazines, la publicité, les réseaux sociaux fabriquent des images spectaculaires, interchangeables et répétitives, que l’intelligence le cède à la vulgarité, alors Alexandra Catiere est un anachronisme.

L’argentique ? Dépassé ! Le noir et blanc ? Démodé ! L’introspection ? La poésie ? Périmé et prétentieux ! Et pourtant, depuis une dizaine d’années que son travail prend corps, quand sa démarche s’affirme, Alexandra Catiere n’a de cesse d’explorer les possibilités esthétiques de la photographie dite « traditionnelle ».

Pratiquée par l’artiste, la photographie est un moyen de se rapprocher de la nature, de capter le corps et l’âme, d’exprimer sa sensibilité et de toucher la nôtre. Alexandra Catiere, à rebours du monde moderne, sait prendre son temps et investir dans chaque étape de l’élaboration d’une image photographique sa passion pour l’humain : déceler un sujet, y revenir, attendre le moment juste pour déclencher, puis développer son film, réaliser son tirage en jouant de l’agrandisseur et des bains successifs, essayer différents virages, penser le format… Dans l’intimité du laboratoire, Alexandra Catiere se retrouve et se révèle. Elle n’y est jamais seule : papiers, cuves, fixatifs… Tel un démiurge intemporel de la photographie, elle joue avec la chimie et la matière pour nous proposer sa vision du monde, profondément humaniste. L’empathie et l’humanité vibrent sous la simplicité apparente des sujets et des compositions, chaque prélèvement du réel est pour l’auteure l’occasion d’une double introspection : la sienne et celle du regardeur. Car ce voyage intérieur, faussement autocentré mais éminemment intime, tend à l’universalité.

Dans ses portraits, chaque individu semble tourné vers lui-même, à la fois fébrile et fort. Une fragilité latente sourd des regards et des postures. En équilibre sur le fil ténu de nos certitudes, la bascule paraît imminente ; Behind the Glass revisiteun thème devenu un classique de l’histoire de la photographie : ces visages abandonnés, saisis derrière une vitre, semblent hors du temps, retirés en eux-mêmes, abandonnés et pourtant comme protégés du monde par un voile dérisoire, lavé par la pluie.

Les paysages nocturnes d’Alexandra Catiere nous installent dans un entre-deux. L’aube est le moment de tous les possibles, elle accueille les premiers rayons de soleil et le monde, dans un état encore intermédiaire. Elle est comme la photographe, à l’affût de la lumière, patientant pour s’éveiller et nous révéler ses mystères, nous plonger dans l’inconnu. Quand la lumière apparaît, Alexandra Catiere montre tout en ne divulguant rien. Comme saturées, ses photographies nous éblouissent et nous aveugleraient presque. La nature éclatante y reprend ses droits et l’abstraction n’est plus très loin. Savons-nous apprécier ce cadeau, mesurer la beauté des paysages qui nous entourent et s’ouvrent à nous ? De l’ordre de l’évocation, ces compositions invitent à la méditation. Imprégnée de la tradition de la chambre noire, l’artiste envisage, expérimente, teste des modes de restitutions de la nature qui, eux aussi, appartiennent à l’histoire de la photographie : photomontages, photogrammes, solarisations. Ce n’est pas tant la technique qui intéresse l’auteure mais les émotions qu’elle suscite. Solitaire, isolée dans son laboratoire avec ses papiers, sa chimie, ses prélèvements de nature (herbes, brindilles…), la photographe encourage l’introspection et nous invite à nous imprégner autrement de la nature pour mieux la sentir. Tendues vers l’abstraction et la poésie, ses « peintures photogéniques » comme elle les nomme, sont des passages vers de nouveaux niveaux de conscience.

Toute en délicatesse, loin de la photographie documentaire, du reportage ou de l’illustration, Alexandra Catiere se nourrit de ses fêlures, de son expérience personnelle, des rencontres et de l’observation de son environnement : photographier permet d’atteindre la puissance d’évocation.

Sylvain Besson

Alexandra Catiere est née à Minsk,actuelle Biélorussie, en 1978. En 2000, elle s’installe à Moscou et commence à s’intéresser à la photographie. Elle part en 2003 à New York et étudie à l’International Center of Photography (ICP). En 2005, elle rejoint le studio d’Irving Penn. Elle s’installe à Paris en 2008. En 2011, après une résidence au Centre d’art de GwinZegal à Guingamp, elle est lauréate de la première édition de la résidence BMW au musée Nicéphore Niépce de Chalonsur- Saône et expose aux Rencontres internationales de la photographie d’Arles en 2012. Alexandra Catiere est une des huit nominés du Prix Élysée 2018-2020.

Commissariat : Alexandra Catiere, Sylvain Besson, Caroline Lossent
Scénographie et montage : Sylvain Besson,Caroline Lossent Musée Nicéphore Niépce
Design graphique : Le Petit Didier
Tirages numériques  : Laboratoire du musée Nicéphore Niépce sur papier Canson InfinityBaryta Prestige 340 g.