Algérie, clos comme on ferme un livre ?
Bruno Boudjelal, 2009 - 2011
prolongée... jusqu'au 27 01 2013

 

Parti à la recherche de ses racines dans les années 1990, Bruno Boudjelal a découvert une Algérie meurtrie par les événements politiques contemporains. Avec le soutien du musée Nicéphore Niépce, il est retourné sur place ces trois dernières années pour poursuivre son récit en images, en le confrontant cette fois à la vision des écrivains et journalistes témoins de la réalité quotidienne et complexe de ce pays.

La dégradation continue des teintes.

Au moment où s’estompe le bruit de fond des commémorations, l’Algérie s’éloigne encore. On a beau convoquer de force l’Histoire et la mémoire, organiser à la sauvette des cérémonies dérisoires, on ne sait comment rétablir un lien, même ténu,  entre deux peuples  et deux pays, pire, on ne peut en créer un nouveau. L’Algérie est un voyage toujours recommencé. Non pas de ces voyages que l’on aimerait répéter, non, à chaque fois l’obligation nous est faite de tout remettre à plat. L’Histoire ne répond à l’attente de personne. Face à face, les protagonistes de ce drame se regardent en chiens de faïence, dépourvus de ressources rassurantes.

L’Algérie est une montagne accablante que jamais Sisyphe ne gravira. La Méditerranée est un mur, moins honteux que d’autres, mais tout autant infranchissable.

On comprend que certains n’aient d’autre solution que le retour au pays natal. L’affaire est connue, un pied dedans, un pied dehors, toujours claudiquant, la traversée du pays est, forcément, sentimentale. La déception n’est jamais loin quand on relate une expérience personnelle. De la fracture d’origine aux voyages désormais réguliers, Bruno Boudjelal se fait le chroniqueur de sa propre histoire. Derrière chaque image affleurent la curiosité et le doute incessant. C’est moins d’ailleurs le retour et les retrouvailles que l’angoisse de s’aventurer dans le superficiel qui dirige le photographe vers des lieux choisis d’avance. L’homme, plus que le photographe, est en quête d’une histoire singulière, certes, mais avant tout il se met à la recherche d’hommes respectables. S’il prend la route, c’est avec la ferme volonté de ne pas en découdre avec le passé mais avec le présent.

L’Algérie est un vœu pieux. Parce qu’elle se ressemble fidèlement ! Les impressions sont fidèles à ce qu’il en sait, à ce qu’il a entendu. Les voyages se sont multipliés ces dernières années. L’étonnement, la fascination, la déception, la colère, ces sentiments sont déjà remisés dans des livres et des expositions. La chaux fond au soleil et Bruno Boudjelal a repeint l’Algérie aux seules couleurs de la réalité, le pastel de la mélancolie. Cette présentation deviendrait vite envahissante si, au contraire, cette couleur, cette subtile beauté, ne disaient  la corrosion et l’obsolescence des choses. L’Algérie a abandonné le rouge et le vert pour se couvrir de cendres et de couleurs délavées.

Je me souviens de Ben Bella présenté à la presse internationale. Je revois son visage. De ce jour date la victoire du peuple algérien. Et la France, initiatrice de la piraterie aérienne, perdit ce jour toute dignité. Le temps glorieux des fellaghas s’est clos aussi vite. Honneur perdu de la révolution nationale, que reste-t-il à Bruno Boudjelal, sinon se mettre à la poursuite du pur, du juste, Frantz Fanon ; voilà l’urgence du voyage. Lui-seul, le médecin créole, le militant révolutionnaire, a su trouver le pays natal, aux côtés des fellahs, des miséreux, des têtes malades. Le voyage du photographe n’a rien de joyeux, ni de débonnaire. Plutôt lucide, il nous redonne les expressions figées de la terre algérienne, les traits de ceux qui se sont retournés et ont été transformés en statue de sel.

Car tout se mélange dans une histoire photographique où tout se vaut ; les témoins de la guerre de libération nationale, les anciens de l’hôpital de Blida, et la sale guerre ne font qu’un dans ce monde clos. Mais la deuxième guerre, celle qui n’a pas de nom, expérience maudite et muette, subie par tous, l’emporte.
Ici, plutôt que la mélancolie, c’est l’odieux qui domine. La relation de voyage est jalonnée de gens sans nom, silencieux, avec une densité extraordinaire. Certains événements sont au-delà des mots et la photographie ici a su enregistrer ce lourd silence. Tout cela témoigne d’un besoin, presque compulsif de se référer à des figures. Personne ne se détache de lieux sans prestige. Pourtant, chacun sait jouer son rôle dans ces multiples récits extraits du gouffre algérien. Question de survie.

La mélancolie s’accole mal à la noirceur et au désespoir. En revanche, elle soutient la proximité du blanc, un blanc compact qui laverait l’Algérie de ses couleurs historiques. La blanchir, l’absoudre, un tel projet masochiste et accessoirement tentative de compréhension, avoue qu’on ne deviendra jamais l’autre. Et surtout qu’on ne souhaite pas le devenir.

Images du refoulé avec son cortège de tristesse. L’histoire n’est pas donnée, elle se créée à chaque tournant, au milieu de la brume, au détour d’une route mal entretenue. Transport sans exaltation, Bruno Boudjelal suit sans regimber la voie tracée par la nécessité. Voyage sans illusions d’un temps en sursis, ce voyage personnel, où jamais le photographe ne se découvre, contribue à l’écriture amère d’un peuple jamais découragé. Le discours a la forme d’une boucle, d’un labyrinthe où pas une seule image n’indique la sortie.

Au travers du filtre d’une vitre de voiture, et dans l’opacité de la nuit, les figures algériennes s’estompent, formant une suite d’esquisses plutôt que des témoignages. Retour aux origines quand le recueil de dessins au pastel et de croquis suffisait à la connaissance des peuples et des contrées. La nuit et le jour, le jour  et la nuit; les villages et les villes se suivent dans la dégradation continue des teintes.
Dans ces nuits floutées, aux lumières faiblement colorées, Bruno Boudjelal ne poursuit ni les corps, ni les sensations fortes et encore moins les vies perdues. Dominant le tout, l’événement qui commande la prise de vue, qui façonne le tirage, l’ennui. Cet incommensurable ennui qui soude les Algériens malgré les bruits familiers, les jeux de ballon et les ballades amoureuses. Une des choses les plus pénibles de la peu glorieuse époque est incontestablement cette langueur qui a saisi les corps. Spleen sans aucune discordance, dans un temps inorganique où jamais rien ne change.
Maudite photographie, parfaite métaphore d’un temps arrêté.

François Cheval
Conservateur du musée Nicéphore Niépce